lundi 10 avril 2017

Jean-Pascal Dubost : un loup dans la bergerie de la langue

On peut réserver son voyage et s'installer tranquillement dans le train de l'écriture en sachant où l'on va et à quelle heure on arrive, avec pour seul risque un retard en mots. Jean-Pascal Dubost n'est pas de ceux-là. Ce qu'il aime, c'est la forêt inextricable de la langue, là où l'on peut encore se perdre ou trébucher sur une racine, dans tous les sens du mot "racine", où l'on peut se déchirer la pensée à quelques ronces, voire se la mettre en lambeaux. Son dernier livre, "fantasqueries", publié aux éditions isabelle sauvage, nous entraîne dans ce qu'il appelle lui-même "un petit désastre jubilatoire" où prévaut l'oral, avec tous les écarts qu'il permet, sur l'écrit. Sa poésie est celle d'un loup dans la bergerie du langage. 

Il est à cet égard significatif qu'il évoque, dans l'un des premiers textes qui composent ce "livre-assemblage", Bleiz, à la fois sous sa forme primitive d'homme-loup ou d'homme des bois, et sous la forme christianisée (Blaise) telle qu'on la connaît dans un récit de Robert de Boron rattaché à la quête du Graal où il apparaît comme le confident et le scribe de Merlin "l'Enchanteur" dont il met par écrit les révélations. Car en s'identifiant symboliquement à Bleiz, Jean-Pascal Dubost devient le narrateur de cette parole sauvage – de ce Merlin –, que chacun porte en lui et qui ne nous appartient pas, qui nous traverse en meute, furtivement et à vive allure. 

Il compte sur le rien, le "personne", pour porter toutes "les fictions du monde", comme Pessoa en portait tous les rêves. Tout alors devient possible dans la langue et l'auteur ne s'en prive pas. Qu'il nous livre son autobiographie, qu'il critique sur un mode dérisoire les informations dont nous accablent les médias, qu'il aille faire ses courses, qu'il évoque dans ce qu'il appelle un "entretissage" le livre de Valère Novarina, "Le Vrai Sang", il y a toujours ce fil narratoire – du poil de loup gris – qui passe d'un texte à l'autre et qui les coud à l'hirsute. 

La langue, Dubost la recompose comme il l'entend, dans un plaisir sonore. Il découpe les mots à l'emporte-pièce, les rafistole, les maltraite, les invente, joue sur les étymologies très librement, appelle certains mots du vieux français à la rescousse quitte à les déformer parfois, mais sans jamais perdre de vue le Sens, ce qui le différencie des tentatives de poésie phonétique de Hausmann ou Schwitters. Voici un extrait de "fantasqueries" :

"Xyloglottissme et cataglottisme sont à mon goût dans la bouche, sans aucune peur des mots à ra-rallonges et à coucher dehors, nonpareils et biscornus, imbitables et loufs et zarbis et à mastiquer, comme l'imprononçable mot dont il n'existe aucune affirmation officielle quant à la véracité de lui qui a phobie, la peur, mais aussi hippopoto, gros, monstro, gigantesque et sesquippedalio, les longs mots, alors signifiant "Peur des mots trop longs", n'aucune attestation, auquel toute entrée en dictionnaire est refusée, par ainsi l'hapax que voici-là, dans lequel s'agglutinent un hippopotame et un monstre sans doute terrifique mesurant un pied et demi, et peur aucune n'ai de l'inconnu lexical, peur aucune en temps de pantophobie généralisée et contagieuse et carabinée dont il faut n'avoir cure et qu'elle n'aille entamer le goût de tout logo – en des entraînements logolatiques coulés en formes logaédiques et tout goût pour tout mot qui sort de l'ordinaire comme l'hippopotomonstrosesquippedaliophobie..."

                                                
                                                          Alain Roussel

"Fantasqueries" (98 pages, 17€) a été publié par les éditions isabelle sauvage. 









mercredi 5 avril 2017

Hymne à l'Algérie heureuse





On connaît Albert Bensoussan, traducteur émérite des grands écrivains d'Amérique du Sud d'expression espagnole parmi lesquels Manuel Puig, José Lezama Lima, Juan Carlos Onetti, Zoé Valdès et tout particulièrement Mario Vargas Llosa. Mais Albert Bensoussan est aussi, est surtout, un écrivain à l'écriture singulière et attachante, dont l'œuvre est empreinte d'une saveur toute méditerranéenne, avec souvent des accents autobiographiques. Son nouveau livre, "L'anneau", vient de paraître aux éditions Al Manar.

Le titre, « L’anneau », qui fait allusion au kholkhal, ce
bracelet de cheville d’origine berbère que portaient les femmes en Algérie lors des grandes occasions, donne une clé de lecture de son nouveau livre. Il ne s’agit pas en effet d’un texte linéaire, mais d’un récit autobiographique qui s’entortille en boucles, une sorte de spirale contrariée qui s’éloigne mais finit toujours par revenir à son point de départ. Comment pouvait-il en être autrement ? La mémoire que nous avons de notre propre histoire ne s’inscrit pas dans une continuité. Les souvenirs jaillissent comme ils le veulent, sans se soucier d’une chronologie, dans une sorte de désordre ordonné selon des règles intimes que nous ne maîtrisons pas. « Ce récit se déroule dans l’intermittence et rien n’est vraiment à sa place. Anarchique et folle, telle est la mémoire. Ce kaléidoscope en folie télescope les images, les confond, les sépare, les rassemble. Là, sous les paupières, les pages s’entremêlent, s’affrontent, se rejoignent, les visages s’échangent, se supplantent, mais la vie est sans raison. Libre cours alors au flux des séquences : au lecteur d’en recomposer le sens. », écrit Albert Bensoussan dans le prélude.

Au fil savamment entremêlé d’une écriture chaleureuse et tourbillonnante, l’auteur évoque sa jeunesse en Algérie, de la fin des années trente à l’Indépendance. Il y a, chez ce lecteur assidu et libre exégète de la Torah, outre l’idée d’un sens caché dans les mots et par conséquent dans la vie, le sentiment d’un paradis perdu quand il évoque sa mère, son père, ses grands-parents et d’autres personnages en quelques anecdotes savoureuses, dans une société où Juifs, Berbères et Arabes vivaient en bonne intelligence. Son livre prend souvent l’allure de conte oriental et le lecteur se sent transporté comme en des temps bibliques en plein vingtième siècle. Mais rien n’est idyllique, et il ne faisait pas bon d’être un jeune Français juif à Alger pendant l’occupation sous la férule de Vichy ou de vivre en Algérie dans cette période qui précède l’Indépendance. C’est d’ailleurs en novembre 1954, avec le premier attentat, que, pour l’auteur, « le rideau tombe sur l’Algérie heureuse ».

Albert Bensoussan est un amoureux des mots. Il les aime dans presque toutes les langues. Ce n’est pas seulement l’espagnol que ce grand traducteur des livres de Mario Vargas Llosa maîtrise à la perfection, pas seulement tous ces mots juifs et arabes dont il truffe avec gourmandise son récit, c’est aussi, et même essentiellement, la langue française, avec ses nuances, ses subtilités sémantiques et phonétiques, tous ces vocables où le sens résonne pour l’esprit et l’oreille, procurant une sorte d’ivresse.

 

Dans « L’anneau », il traduit l’Algérie, son Algérie, celle qu’il a connue et qu’il a vue avec le regard toujours à l’affût d’un enfant, d’un adolescent ou d’un jeune adulte. Il nous en restitue en termes lumineux l’atmosphère, les saveurs, les parfums. Il écrit : « Alger sentait les denrées coloniales, les céréales, les épices et ce vin d’Oranie s’entassant en grosses barriques sur les docks et sous les arcades du boulevard front de mer. Lorsqu’on s’accoudait à la rampe de tuf rouge – ah, que de rêveurs enturbannés, et quelle jeunesse avide d’aventure et de fuite ! –, toutes ces odeurs vous montaient à la tête, dont l’ivresse n’était soulagée que par la brise d’asphodèles s’envolant de la darse. » Et naturellement la langue de Bensoussan retrouve l’accent du « Cantique des cantiques » quand il évoque Fatiha, l’une des premières femmes qu’il ait aimée : « Ce soir de nouvel an, dans la nuit basculait notre enfance vers le monde incréé, vers l’informulé, vers l’inquiétant univers des hommes. Ce n’était pas encore la guerre et je t’aimais pour ton teint de figue sombre et ta pulpe de fève. Tu n’avais pas l’odeur des miens, de mes sœurs… Un miel d’aloès jaillissait de tes seins. L’agave peuplait ton aisselle. L’âcre musc de tes reins me soulevait d’ardeur. »

L’exil n’est pas simplement une notion d’espace mais aussi de temps. Certains hommes ont l’impression d’avoir été arrachés à leur enfance, d’avoir été, d’une façon symbolique, chassés du « Paradis », pour Bensoussan cette « Algérie heureuse »  dont il parle tout au long de son livre. Ce qui fut n’est plus, mais son souvenir revient en boucle – comme cet anneau – en tournoyant dans la mémoire sur laquelle le devenir n’a pas de prise.


                                                       Alain Roussel

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Albert Bensoussan, "L'anneau", éditions Al Manar, 115 pages, 20€
http://www.editmanar.com/ 




Post-scriptum :

Voici l'hommage vibrant, et qui n'est pas sans écho avec "L'anneau", de Bensoussan à Bertille, une amie décédée récemment.

Bertille

Elle était rousse et pourtant d’Algérie. Une fille de Saïda, sur le haut-plateau au Sud de l’Oranie. Et puis elle était italienne et espagnole. Enfant, quand on lui demandait son nom, elle répondait Tizoizo, mais elle pour de bon s’appelait Bertille Gazzo. Son prénom, si peu courant et fascinant, avait été créé exprès pour les rayons de ses yeux. Un visage encadré de flamme, et tout son être était de passion. Et de charme. Ses yeux, quelle couleur ? Moi je les ai toujours vus topaze, et sans doute étaient-ils entre vert et bleu, mais je savais qu’elle avait des yeux de miel. Nous nous sommes aimés sans pouvoir nous aimer. Sans pouvoir vivre ensemble. À tout jamais son baiser fondit sur mes lèvres. Elle était si belle quand elle découvrit que nous pouvions nous éprendre alors même qu’un train nous déprenait pour nous rejeter dans la brume des frontières. Et elle était si belle quand elle me rejoignit à Bordeaux pour assister à la première de La Demoiselle de Tacna. Si heureuse d’une soirée où Mario fit le joli cœur et elle buvait ses paroles, comme plus tard à Lyon, pour la première de La Chunga, elle chavira dans ses bras pour une valse créole. Elle dansait si bien, en professionnelle, qu’elle me fit un jour une exhibition de sevillana, arrondissant les bras, cognant les doigts. Je sais qu’elle me considérait comme son grand frère et son ami. Toute sa vie. Elle me dédia le prix de traduction qu’elle reçut, Rhône-Alpes, pour donner de la voix à quelque auteur chilien au désert d’Atacama. Car elle avait de l’affection pour celui qui la fit entrer en traduction. Dans l’écurie de Métailié, où elle devint la grande, la meilleure traductrice de la littérature du Chili, un pays qu’elle aimait tant et qu’elle servit avec une plume toujours exigeante, élégante et belle. Une traduction de Bertille était une leçon de littérature française. Car comme tant de ceux qui naquirent outremer, elle avait le goût du beau langage. Souvent en fin de matinée, elle m’appelait pour me lire telle phrase difficile ou retorse qu’elle remettait sur les rails et rendait toujours en la polissant, telle une pierre précieuse. Une gemme elle-même. Et j’avais hâte à l’entendre, à l’écouter, à me bercer de sa belle voix de miel comme ce regard qui, un jour, me sidéra.
 Plus jamais ses yeux,  sa voix. Mais toujours Bertille.
Albert







mardi 28 mars 2017

Du côté d'Arfuyen




           Par Alain Roussel           



Les éditions Arfuyen, qui portent le nom d'une montagne à Malaucène en Provence, face au Mont Ventoux, où elles ont été créées par Gérard Pfister en 1975, ont déménagé depuis de nombreuses années sur une autre montagne, à Orbey, près du Lac Noir dans les Hautes-Vosges alsaciennes. Cette situation en lieu élevé, mais qui reste à hauteur "humaine", n'est pas neutre. Elle a une résonance symbolique forte et implique un certain positionnement de la pensée, une certaine perspective quelque part entre le proche, le lointain et l'inaccessible. Le point de vue dicte au regard ses orientations et les choix de cet éditeur, qui est par ailleurs écrivain et poète, sont ainsi clairement assumés en six collections axées sur la littérature et les spiritualités qui peuvent accueillir des auteurs connus ou parfois mal connus et même complètement inconnus. Le seul domaine littéraire peut ainsi s'enorgueillir des noms de Ancet, Cheng, Darras, Dhainaut, Goorma, Guillevic, Koltz, Munier, Suied, pour n'en citer que quelques-uns. Je parlerai ici de trois livres issus de collections différentes.


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C'est la nostalgie d'un paradis perdu qui traverse "Le visage secret" d'Alain Suied, publié dans la collection "Les Cahiers d'Arfuyen", avec l'espoir récurrent d'un retour en "un lieu premier,peut-être/ avant le temps, au-delà des rêves / des espérances, de toutes les naissances." Car la naissance est, pour ce poète, un exil, un arrachement. Tout son vocabulaire atteste de cette souffrance d'avoir été expulsé du ventre maternel, livré à ce qu'il appelle la "dévoration du Devenir". "perte", "douleur", "oubli", "mensonge", "vide", "solitude", ces mots ponctuent une œuvre hantée par "l'impossible réparation natale". Derrière nos traits, chacun porte un visage secret qui est celui de nos origines les plus lointaines. Suied l'évoque ainsi:

"Sous le masque des visages
dans la blessure indécelable de l'absence
ou face au gouffre natal
de nos cris béants
quelque chose t'appelle :
est-ce un lieu inconnu
est-ce un horizon imaginaire
est-ce une mort à nouveau
est-ce une dimension incorruptible
est-ce une mémoire à jamais future ?"

L'angoisse qui l'habite est plus ontologique que purement métaphysique. Ce poète porte dans sa chair l'intuition que le monde est un reflet, qu'il est irréel, que la présence comme l'absence sont illusoires, mais douloureusement. Plus précisément, le monde existe en tant que tel, mais c'est le regard que nous lui portons qui le déforme. La "vraie parole du monde", le récit initial, nous n'y avons plus accès. Ce "poème premier", éclaté, il faut alors essayer de le recomposer "de trace en trace/de bribe en bribe", avec pourtant la certitude que "notre désir ment : nous ne recomposerons jamais l'illusion natale."
Il y a cette forme de désespoir chez Suied qui donne à son chant intime – car il était passionné de musique – l'allure d'une mélopée s'élevant avec nostalgie vers l'Origine. L'émotion qui nous saisit en lisant "Le visage secret" est de cet ordre-là : une vibration qui cherche son accord avec le cosmos.



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Le grand intérêt de la collection "Ainsi parlait" est de permettre
au lecteur de saisir en quelques fragments rassemblés en un livre de cent cinquante pages, en édition bilingue, la pensée d'un écrivain, philosophe, poète ou mystique. Le pari est osé, surtout quand l'enjeu est Maître Eckhart, Shakespeare, Lulle, Paracelse ou Oscar Wilde, mais il est tenu. Car il ne s'agit pas dans cette collection de résumer une œuvre, mais de l'ouvrir à de nouveaux lecteurs, d'attiser leur curiosité pour une découverte plus complète. Du reste, le lecteur averti y trouve son compte, car chaque livre est aussi une sorte de quintessence. L'une des dernières publications a été consacrée à Novalis, cette grande figure du romantisme allemand, malgré sa courte vie – il est mort en 1801, à vingt-neuf ans. Il fut, surtout dans les dernières années de sa vie, après la mort de Sophie von Kühn – sa muse et surtout sa fiancée mystique à laquelle il voua un amour aux accents gnostiques –, l'un des plus intensément poète de toute cette génération. La poésie, à laquelle il donne une orientation morale et ascendante, il la voit à l'œuvre partout, dans les sciences – tout particulièrement les mathématiques –, la philosophie, le progrès, l'histoire et évidemment la poésie. Novalis est en quête constante d'harmonie, entre l'homme et l'univers, entre le corps, l'âme et l'esprit, selon le vocabulaire de son temps. Les fragments que viennent de publier les éditions Arfuyen sont pour la plupart vraiment des fragments écrits comme tels par l'auteur. En voici quelques-uns :

"La poésie est le réel véritablement absolu. Voici le noyau de ma philosophie. Plus c'est poétique, plus c'est vrai."

"Tout le visible tient à l'invisible – l'audible à l'inaudible – le sensible au non-sensible. Peut-être le pensable à l'impensable."

"L'homme n'est pas seul à parler – l'univers aussi parle – tout parle– une infinité de langues. Science des signatures."

"L'eau est une flamme mouillée."

"L'homme est un soleil, ses sens sont ses planètes."



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On ne commente pas les "Élégies de Bierville", de Carles Riba, publiées en bilingue dans la collection "Neige" des éditions Arfuyen. On s'y abandonne, on les écoute en soi comme si nous étions nous-mêmes, au plus profond de nous, en exil. En 1939, le poète catalan a dû fuir les troupes franquistes. Il est accueilli en France au château de Bierville par Marc Sangnier qui y organisait des camps de la paix réunissant des milliers de jeunes français et allemands. C'est là, loin de son pays, dans un exil qu'il compare à la mort, qu'il écrivit les cinq premières élégies. Dans cet éloignement forcé, il s'invente ou redécouvre en lui-même une patrie spirituelle à laquelle il accède par la poésie.
Les lecteurs qui maîtrisent le catalan auront l'avantage de pouvoir lire ces vers en hexamètres dactyliques dans la langue où ils ont été écrits, mais le traducteur, Jean-Claude Morera, a su nous restituer en vers libres et dans notre langue un certain rythme, tout en étant respectueux du sens et du cheminement de la pensée de l'auteur. La meilleure approche de cette œuvre est celle de Riba lui-même qui écrit dans sa magnifique préface : "Dans l'émigration, en effet, et dans le sentiment de l'exil prirent forme ces élégies. Une à une, sans plan d'ensemble préétabli, chacune sans un signe d'aucune qui dut le suivre, chacune d'une certaine manière se développant à partir d'un son, d'un mot, d'une énigme issue de la précédente, exactement comme d'un germe inattendu. Surprise et merveille fut pour moi le premier vers, né soudain entier et armé d'une exigence de continuation, surprise aussi fut le silence avec lequel, inexorablement, se conclut le dernier."

Voici la première élégie :

"Il était secret le chemin, fabuleux de tristesses divines
    jusqu'aux eaux vivantes qui me rappelèrent un nom,
oh ineffable ! et une secrète et simple manière
    d'adoucir la pensée par une grâce tenace.
Libres au ciel, les ramilles avaient donné à la terre
    leur printemps de naguère, moelleux et doré humblement ;
et mon pas, banni de tant d'hiers d'allégresse,
    y a consolé la peine qui de l'hiver assoupi
me jetait vers un avril incertain, ah ! comme si demeuraient
    tous les hommes en paix et que je fusse seul errant.
Songes pour moi seul en augure et en image !
    L'âme le sait bien, elle n'est jamais seule à attendre ;
dans le parc frémissant où semble être pour renaître
    je ne sais quel dieu mort, fils de la source et du vert."



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Les éditions Arfuyen ont publié :

- "Le visage secret", d'Alain Suied, dans la collection "Les cahiers d'Arfuyen" (150 pages, 13€)
- "Dits et maximes de vie", de Novalis, dans la collection "Ainsi parlait" (150 pages, 13€)
- "Élégies de Bierville", de Carles Riba, dans la collection "Neige" (92 pages, 13€)

Blog : éditions Arfuyen




























vendredi 3 février 2017

Café Josse ou la littérature sur le zinc

Toute la vie de Jacques Josse est rythmée par les livres, ceux qu'il écrit, ceux qu'il lit et ceux dont il parle. Il a naguère dirigé la revue Foldaan, avec au sommaire des textes de Pierre Dhainaut, de Jean-Pierre Chambon, de Yves Prié, de Georges Perros, d'Alain Jégou, d'Antoine Émaz, de Michel Dugué, de Pierre Autin-Grenier, pour n'en citer que quelques-uns. Il a aussi créé et animé pendant vingt ans les éditions Wigwam où il aura publié pas moins de quatre-vingt écrivains. Par ailleurs il dirige depuis quelques années la collection "Piqué d'étoiles" aux éditions Apogée. Sur son blog (que je vous invite à découvrir parmi mes favoris, à droite de cette page), sur "remue.net", il écrit des notes de lecture, souvent sur des auteurs peu connus, mais qui valent le détour. Écrivain, il a publié plus d'une trentaine de livres, dans des proses généralement courtes, acérées, et dont le style, alerte, sans concession, est constamment au service de la plus grande justesse d'expression.  Son œuvre est en partie autobiographique et voyage entre le vécu et la mémoire, mais telle qu'elle peut aussi réinventer le réel. La mort est souvent présente dans ses écrits, mais sans pathos, la mort vivante en quelque sorte, avec ce qu'il faut d'humour noir pour la rendre presque fréquentable.
Je vous invite ici à prendre un verre au "café Josse", en compagnie de son dernier livre.




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Il vient de publier aux éditions le Réalgar : "Chapelle ardente" où il évoque l'un de ses thèmes favoris, la mort, l'Ankou, "avec sa tête aux orbites vides et sa faux montée à l'envers". "Barbu", le patron d'un bistrot de campagne, vient en effet de mourir. Ses amis et clients ont décidé d'honorer sa mémoire, en présence du cercueil, dans la salle du café où il officiait tous les jours, élaborant savamment les cocktails, calmant ici ou là l'impétuosité de tels consommateurs éméchés et voyageant par l'imaginaire, au fil des conversations au coin du zinc, vers les endroits mythiques dont Jacques Josse raffole. Il nous décrit ainsi avec moult détails ces soirs où "Barbu" et le "professeur", l'un des piliers de comptoir, peuvent apercevoir de leur fenêtre mentale ouverte à tous les vents de l'ivresse, et nonobstant les distances géographiques,  "la silhouette dégingandée de Charles Bukowski, sortant en titubant du "Golden Horn" à Los Angeles" ou Jack London "en train de siroter un dernier (puis encore un dernier) verre chez John Heinold", à Oakland, entre autres sulfureuses et légendaires figures. Pour Jacques Josse, le bistrot est un lieu magique, avec des tapis volants pour les rêves les plus fous qui peuvent bien s'envoler où ils veulent à travers espace et temps, à tire d'ailes d'une écriture vagabonde et envoûtante par laquelle on se laisse aisément griser. Cet écrivain a une tendresse particulière pour les paumés, les éclopés, les oubliés et les désespérés de la vie qu'il réunit, dans ce livre, autour du cercueil de "Barbu" installé sur des tréteaux au centre de l'estaminet. Et ce n'est pas la mort qui est célébrée ainsi, mais la vie, toutes ces vies "de rien", avec leurs petits et grands drames, que Josse, par la puissance d'évocation de son style, nous donne à partager, comme si nous étions nous-mêmes présents, assis pudiquement à la table du fond à siroter un verre. 

Extrait : "Vers dix heures, Pierrot Le Loup, l'ex-cheminot, commençait à dodeliner de la tête et à taper de plus en plus fort sur le zinc. Il lui assénait en cadence une série de petits coups de poings rageurs. C'est à son propre visage, qui apparaissait face à lui, en reflet à peine déformé sur le comptoir humide, qu'il s'en prenait. Il déclarait ne plus se supporter. «J'ai commencé à me prendre en grippe il y a deux ou trois ans et ça finira mal», ajoutait-il en demandant au barman de lui tordre, vite fait, son éponge sur la gueule, afin de ne plus se voir qu'à travers un rideau de fines gouttelettes..."



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Jacques Josse avait publié précédemment "Au célibataire, retour des champs", aux éditions "Le phare du cousseix", petite structure éditoriale, mais exigeante et de qualité. Cet auteur, dont la poésie imprègne toute la prose, a rarement recours aux formes poétiques proprement dites qui impliquent une distribution particulière des mots sur la page. Ce livre est d'autant plus singulier. L'influence de la prose s'y fait sentir, mais en une écriture encore plus resserrée, dépouillée, qui cherche à dire au plus juste quelques moments dispersés sur le temps de toute une existence. Ce serait, sans les oripeaux et la gloriole, l'épopée d'un homme ordinaire, la chanson de geste d'un de ces anonymes à la vie dure, solitaire, qui hantent encore nos campagnes, quelque part dans les Côtes d'Armor ou dans le Finistère. Mieux que tout commentaire, en voici un extrait :

"le même, soixante ans,
lit froid, vie rêche,
lance, remorque pleine,
son tracteur dans les ornières.
Fonce vers les silos.
Écrase herbes folles,
fougères, digitales.
Demande au cheval mort
qui tire depuis toujours dans sa mémoire la même
       charrue aux socs  usés
de continuer à lui labourer le crâne
pour y semer ces idées noires
que les corbeaux déterreront dès l'aube."

......



                                        Alain Roussel




- "Chapelle ardente a été publié par les éditions "le Réalgar" (prix : 8 €)

http://lerealgar-editions.fr/



- "Au célibataire, retour des champs", par les éditions "le phare du cousseix" (prix : 7 €)

www.lephareducousseix.com
































mercredi 25 janvier 2017

Passage des légendes

Il y a un langage propre à l'imaginaire. L'époque n'est guère propice à son expression, mais il est là, à l'affût, prêt à se glisser dans les interstices. Il se révèle ainsi à la moindre défaillance de nos sens, introduit ses grains de sable dans la mécanique trop bien huilée d'une rationalité dont tout nous montre aujourd'hui, à observer ce qui se passe dans la prétendue réalité, qu'elle est devenue folle et dangereuse. Je dors. Voici que ce langage s'épanouit en moi par le rêve, sous une forme souvent burlesque. Je n'ai pas forcément les clefs du récit nocturne, mais le sentiment que je ressens au réveil est celui, étrange, d'une sorte de catharsis.
Héritières des mythes, c'est aussi l'imaginaire qu'expriment les légendes, mais dans sa dimension collective. Elles sont même des repères essentiels dans les cultures dites traditionnelles et jouent un rôle social, voire éducatif. Ainsi au Moyen Âge les récits de la Table Ronde ont-ils contribué au développement de l'esprit chevaleresque, du moins dans son idéal.
De quel feu secret les légendes sont-elles les gardiennes ? En ce sens, je ne peux que partager les vers admirables qui ouvrent "La Quête de joie", de Patrice de la Tour du Pin :

Tous les pays qui n'ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid..."

Le "merveilleux", le "mystère", ces notions sont constitutives, à dose variable, des légendes. Elles en sont le levain. Certaines légendes penchent plutôt du côté du "merveilleux", telle celle de Mélusine, d'autres du côté du "mystère", comme la quête du Graal dont on ne saurait nier le caractère initiatique.


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C'est au légendaire dans sa part "merveilleuse" – mais réinventée par l'humour et la poésie dont je ne puis qu'être complice – que fait appel Jean-Pierre Chambon dans son dernier livre : "Zélia", publié aux éditions Al Manar. Je connais peu d'écrivains, hormis Jacques Abeille et naguère Julien Gracq, pour célébrer de si belle manière les fastes de l'imaginaire. Zélia est une reine nomade. Je me la représente, à la lecture, avec une allure spectrale, enveloppée de reflets de lune et marchant comme par glissements sur les étangs et les chemins, les frôlant à peine. Elle va de "vallée en vallée avec ses gens et ses équipages", sans destination apparente. Un soir, l'éclaireur qu'elle avait envoyé en reconnaissance revient avec "un bouquet de plantes curieuses" cueillies sur le chemin et dont les feuilles sont striées de signes singuliers, ressemblant à une écriture inconnue qu'un scribe est aussitôt chargé de déchiffrer. Puis un matin, sans prévenir, la reine a repris sa route avec sa suite, abandonnant le scribe à sa solitude et à ses "feuilles parlantes" dont il continue d'apprivoiser la langue.
C'est ainsi que commence la légende de Zélia. Peu à peu, le traducteur va nous révéler les mœurs étranges de ce véritable royaume ambulant, évoquant la bibliothèque royale transportée par trois chariots, "l'adoration" de la reine pour sa collection de chaussures, les différentes manières d'éloigner les oiseaux importuns par des épouvantails, le fouet ou des rapaces dressés à cet usage, les mannequins de glace taillés dans des stalagmites à la taille et à la ressemblance de Zélia dont ils portent en exposition les robes et les parures pour son plus grand plaisir visuel un brin narcissique, sans oublier les plantes à poupée et enfin, derrière une montagne escarpée, la "ville somptueuse d'Alpomaria".

Extrait : "...Un matin, des chasseurs revinrent de la forêt sans leurs armes, les yeux hagards. Ils racontèrent d'une voix bouleversée qu'ils avaient vu, perché sur la plus haute branche d'un arbre sec, un grand oiseau noir à face humaine qui les regardait fixement. Son visage semblait à la fois d'un vieillard et d'un enfant. À sa vue, les chasseurs s'étaient arrêtés, interdits, comme paralysés par un sortilège. L'oiseau s'était mis à parler d'une voix ferme. Bien qu'il s'exprimât dans leur langue et qu'ils reconnussent la succession des mots dont s'emboîtaient de façon claire les syllabes, le sens de son discours leur échappait totalement..."




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Dans  "Légende de Zakhor" que viennent de rééditer, en quatre langues, les éditions "Les Carnets du Dessert de Lune", Pierre Autin-Grenier en appelle plutôt, avec un rire mêlé d'inquiétude et de nostalgie, au mystère, mais un mystère qui rôde aux abords du réel, qui même en jaillit souvent, surtout de ce quotidien des gens rudes des campagnes pour lesquels cet écrivain éprouve une grande tendresse : C'est au creux de l'ordinaire que le merveilleux va le plus souvent faire son nid", écrit-il.
Mais quel est donc ce "il" qui traverse le livre et en même temps la vie, venant de nulle part et allant nulle part, cet étranger pourtant si intime dont on ne sait rien, hormis les sentences qu'il lance à la cantonade et dont on ignore si elles sont porteuses de clés : "Prenez garde de n'offenser les ombres, car une nuit remplie de chiens sans cesse braconne dans les faubourgs". Comme dans le rêve, ce qui doit rester énigmatique reste énigmatique, mais cela nous parle derrière le sens même si nous ne comprenons pas, parle à notre nuit profonde, de nuit à nuit, l'énigme sans cesse relancée jusqu'à cette question centrale qui nous interroge tous : qui suis-je ? Que fais-je ici ? S'il y a un mystère, c'est celui de notre présence au monde.

Extrait : – «Rien, dit-il, une épingle». Il se pique le bout du doigt; perle une goutte de sang qui s'en va mourir sur sa chemise de lin. Comme nous restons surpris, il rassure : «Qu'adviendrait-il de nous si nous étions compris du premier venu et quel châtiment mériterait semblable étourderie ?» Il est vrai, nous ne saisissons pas toujours le sens caché de ses sibyllines sentences. Ainsi, souvent dit-il : «Il faut savoir vivre seul et dans le souvenir lointain des étrangères.» Puis il tire la porte derrière lui. Dehors, trouant le ciel humide, brûlent des étoiles.



...








La légende anonyme, la légende de l'homme sans nom, je l'ai vécue naguère. C'était un soir d'hiver. Il neigeait. Dans le TGV qui me ramenait de Paris à Arles où j'habitais alors, je me laissais aller à une douce somnolence, bercé par le roulis du train et quelques fracas de glace. De temps en temps, j'ouvrais les yeux et je regardais paresseusement à travers la vitre. Soudain, dans une sorte d'hallucination ou de rêve éveillé, je vis malgré l'obscurité la silhouette d'un homme marchant dans la neige à travers champ. Puis la vision disparut. Il n'y eut plus que la nuit et, sous elle, l'étendue blanche. Mû par une nécessité intérieure, je me mis aussitôt à écrire dans les marges d'un journal que j'avais sous la main le premier texte de "La légende anonyme" (éditions Lettres Vives) d'un seul trait et sans la moindre rature. Voici :

"Il marche dans la neige. C'est peut-être un champ mais on en cherche en vain les limites. Peut-être marche-t-il dans l'étendue, sans mémoire et sans nom. Il marche là depuis toujours, c'est-à-dire ici : en quelque sorte un piétinement élargi. Il faudra bien qu'il s'arrête un jour, mais il ne sait pas l'immobilité.
De très lointains voisins l'appellent l'itinérant. Quand la neige a fondu, il marche dans les blés ou dans les coquelicots, mais c'est encore comme une tache blanche devant lui et il appelle cela sa lumière."


                                                      Alain Roussel



"Zélia", de Jean-Pierre Chambon, a été publié par les éditions Al Manar
http://www.editmanar.com/

"Légende de Zakhor", de Pierre Autin-Grenier, a été publié par les éditions Les Carnets du Dessert de Lune 
http://www.dessertdelune.be/


"La légende anonyme", d'Alain Roussel, a été publié aux éditions Lettres Vives  
http://www.editions-lettresvives.com/















mercredi 30 novembre 2016

La poésie voyage aussi par les carnets

Carnets et cahiers, journaux intimes, notes, fragments, ces termes évoquent souvent un travail préparatoire à l'écriture d'un livre, une matière qu'il faudrait ensuite façonner pour la rendre "convenable", appropriée à une certaine esthétique littéraire. À ce jeu, ce qui constituait une authenticité peut se retrouver dévoyée, livrée à toutes les manigances du style. Pourtant, certains écrivains nous ont appris, et Fernando Pessoa en particulier avec son "Livre de l'intranquillité", qu'un carnet ou un journal peuvent constituer une œuvre à part entière. Le fragment cesse alors d'être un support et dit ce qu'il dit sans tricher, dans la fulgurance du sens, dans le moment d'être où il a été écrit.







C'est ce que je ressens quand je lis "Un bleu d'octobre", de Françoise Ascal, publié dans la collection "Piqué d'étoiles" dirigée par Jacques Josse aux "éditions Apogée". Une fois la lecture commencée, ces carnets ne vous lâchent plus et vous voyagez de saison en saison sur plusieurs années, au fil d'une vie qui s'accroche à la vie par des mots, des sensations, des émotions, des souvenirs, des réflexions, des paysages, des lieux, des rêves, des méditations sur les écrits de poètes et de philosophes qui deviennent ainsi des alliés dans la pratique de l'existence. À un ton d'une certaine gravité, l'on pourrait croire que ce sont la souffrance et la mort qui transpercent ces pages, mais Françoise Ascal parvient, par l'écriture, à une sorte de grâce d'être au monde, et elle nous la fait partager. Je l'imagine écrivant, dans une sorte d'étonnement, à la "petite table bleue", sur le seuil de la cuisine ou en terrasse : "Les grands roseaux s'ouvrent, libèrent leur fourrure intérieure, magnifique et dense comme celle d'un ours, qui éclate en millier de particules volantes, retombe au sol en se recomposant, en s'agrégeant pour former de nouvelles fleurs soyeuses."
Ecrire est un acte de résistance et de libération. Françoise Ascal le sait d'autant mieux qu'elle doit aussi livrer l'âpre combat au plus intime, dans son corps dissocié. Elle se reconstruit avec la chair des mots, patiemment, dans l'arrachement, cherchant constamment l'expression la plus juste : "Le mot juste restaure une unité originelle, un lieu perdu entre la chose et le signe. Trouver le mot juste, c'est trouver la moitié manquante du symbole (au sens littéral, c'est-à-dire coupé en deux). C'est réunir ce qui était séparé, c'est reconstruire, c'est calmer la douleur", écrit-elle.
"Un bleu d'octobre", le titre évoque irrésistiblement l'azur, une lumière et une transparence : chercher ce moment sans doute où, comme dans une peinture chinoise de l'époque Song, on finit par se fondre dans le paysage.


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La poésie est un état mental. Souvent, elle s'inspire de la vie, cherche à magnifier les choses ou à les dire telles qu'elles sont perçues, mais dans une autre lumière qui les transfigure. Pourtant, le monde ne se laisse pas toujours faire, se dérobe au sens que l'on voudrait lui attribuer, et il reste alors la solution de l'ironie ou de l'humour (Ponge, Arp, Michaux, Péret...). Mais chez quelques individus, concilier "l'art et la vie" est un pari impossible. La réalité devient insoutenable, invivable. Certains trouveront refuge dans la "folie" (Hölderlin). Rimbaud préférera abandonner définitivement la poésie sans pour autant apaiser sa haine du réel, se condamnant lui-même à traîner son ennui dans un pays pour lequel, selon ses propres mots, il a "une horreur invincible". 







C'est le suicide que choisira Antonia Pozzi. Cette jeune poétesse italienne se donnera la mort le 2 décembre 1938, à l'âge de vingt-six ans :

"Au loin, dans un triangle de vert,
le soleil s'attardait. J'aurais voulu,
bondir, d'un seul élan, vers cette lumière ;
m'allonger au soleil et me dénuder,
pour que le dieu mourant s'abreuve
de mon sang. Et puis rester, la nuit,
étendue dans le pré, les veines vides :
les étoiles – lapidant folles de rage
ma chair desséchée, morte."

Elle laissera derrière elle un important "journal de poésie" dont une partie a été assez récemment publiée par les "éditions Arfuyen" et avec une excellente introduction du traducteur, Thierry Gillybœuf, sous le titre : "La Vie rêvée". Si jamais le mot "âme" peut retrouver quelque part un sens et un rayonnement, une innocence aussi, c'est dans l'œuvre d'Antonia Pozzi. Il y a en effet cette quête insatiable de la pureté, aussi bien par le regard emprunt de sensualité cosmique qu'elle porte sur les choses que dans sa passion amoureuse souvent mise à mal par le principe de réalité. Ce n'est pas la révolte qui habite ses poèmes, mais le désespoir, avec des notes de tendresse infinie et, au détour d'un vers, le sentiment de l'inéluctable. Seule la montagne – elle pratiquait l'alpinisme –, symbole d'absolu, semble lui apporter la paix et une ivresse d'être au monde :

"Joie de chanter comme toi, torrent ;
joie de rire
en sentant dans la bouche les dents
blanches comme ta grève ;
joie d'être née
simplement un matin de soleil
parmi les violettes
d'un pâturage ;
d'avoir oublié la nuit
et la morsure des glaces."



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Le livre de Sanda Voïca, publié aux "éditions impeccables" a de quoi surprendre, d'abord par son titre : "Épopopoèmémés" qui, par sa phonétique, se prête à de nombreuses interprétations, y compris aucune. De même, la couverture intrigue avec en plein centre son poisson, la petite marène, à la nage suspendue en "eau jaune" et qui n'est pas sans rappeler son "semblable" qui occupe la première page du numéro 1 de "La révolution surréaliste" daté du 1er décembre 1924, à la sortie de "Dada" dont l'un de ses fondateurs, Tristan Tzara était, comme l'est Sanda Voïca, originaire de Roumanie. 
Lire Sanda Voïca exige une grande disponibilité d'esprit. En effet, son livre a peut-être l'apparence d'un journal poétique, mais ce n'est pas vraiment un journal. Ce n'est pas non plus, tout à fait, un recueil de poèmes, du moins dans le sens où on l'entend habituellement. Ces textes indéfinissables qui rassemblent avec frénésie mille vies en une seule vie, qui naissent matin ou soir d'une sorte de séisme mental et qui se déploient à toute vitesse, en tsunami de sensations et d'émotions dans toutes les directions, ce sont des :

"épopopoèmémés"


Sanda Voïca n'écrit pas : elle s'écrit. Elle s'écrit à chaque instant : lire c'est s'écrire, expositions, musiques, films, c'est s'écrire, rêver c'est s'écrire, se souvenir c'est s'écrire, voir, écouter, sentir, c'est s'écrire. Vivre c'est s'écrire et s'écrire c'est se vivre. 
Voici un extrait :

"Le facile m'est difficile et le difficile n'existe pas.
Entre les deux – je rate l'impossible.
Aujourd'hui les corbeaux noirs sur la pelouse verte
Ont remplacé les mouettes blanches dans l'air bleuâtre d'il y a 
    deux jours
La neige molletonneuse a pris la place de la pluie chaude.
Becs voraces contre ailes planantes.
Entre le jour d'hier et le jour d'aujourd'hui se faufile l'impossible.
Faciles, les mouettes. Je nie les corbeaux.
Le vol d'un groupe d'étourneaux m'échappe au coin de l'œil."


.....



                                  Alain Roussel



"Un bleu d'octobre", de Françoise Ascal, a été publié par les éditions Apogée
http://www.editions-apogee.com/

"La Vie rêvée", d'Antonia Pozzi, a été publiée par les éditions Arfuyen
http://www.arfuyen.fr/


"popopoèmémés", de Sanda Voïca, a été publié par les éditions impeccables
http://editionsimpeccables.net/



mardi 15 novembre 2016

De quelques poètes singuliers

J'ai choisi d'écrire ici de courtes notes de lecture, dans l'esprit "internaute" qui incite plutôt à la promenade ou à l'errance parmi mille sollicitations de la "toile". J'aurai réussi mon pari si je parviens à fixer quelques instants le regard du lecteur sur des paysages singuliers de l'écriture, lui donnant ainsi le désir d'aller y voir de plus près, en lisant tel livre qui aura retenu son attention. En dehors de la grande édition qui n'a que trop tendance à publier des poètes déjà reconnus et qui joue aujourd'hui si rarement son rôle de découvreur, je me réjouis que la poésie continue de voyager parallèlement, grâce à des petits éditeurs de qualité qui n'hésitent pas parfois à prendre des risques.

Certes, Jean-Pierre Chambon, avec plus d'une trentaine de livres parus, est loin d'être un auteur inconnu, et je ne suis pas prêt d'oublier pour ma part "Le roi errant" qu'il a publié en 1995 chez Gallimard et dont voici un extrait :

Je regarde couler
le large fleuve,
nul point fixe
où poser mon regard :
comme la pensée,
l'eau passe et fuit,
sans attaches,
sans forme ni corps."

Quelques années auparavant, il avait écrit "Matières de coma", depuis longtemps épuisé et qui vient d'être réédité, sous une forme et un format dont je tiens à souligner l'élégance, par les éditions "Faï fioc". Ce nouvel éditeur a par ailleurs publié Michaël Glück, Pierre Dhainaut et Antoine Emaz, parmi d'autres poètes que j'apprécie. Le livre de Jean-Pierre Chambon nous invite à pénétrer dans la matière opaque de la chair, sa part cachée qui ne nous est pas accessible, sauf peut-être dans la souffrance. Il est significatif que Bernard Noël, à la parution de l'ouvrage, ait écrit une lumineuse approche intitulée "l'étreinte mentale" qui a été reprise en postface. Il y a en effet une analogie de thème entre l'écrit de Bernard Noël, "Extraits du corps", et "Matières de coma", mais avec une grande divergence de forme. L'écriture de Bernard Noël choisit la sobriété, celle de Chambon préfère une sorte de luxuriance : pour celui-ci le corps, ce qu'il nous cache, est un prétexte au foisonnement de l'imagination. "Plusieurs fils relient le plafond au sol, les étages et les étagères de l'os, font la navette d'une araignée cardiaque, d'une boulette hérissée de barbe, boule abdominale bouleversée qui se balance dans les hauteurs vacantes, entre les brindilles du poumon et les herbes très vertes de la bile", écrit-il. 







Ouvert par effraction, l'espace clos de la chair enfouie vient exploser dans l'écriture dont Chambon explore en même temps les matières, avec ses nœuds inextricables, ses labyrinthes et ses lieux ardents où s'éveille je ne sais quelle "puissance du serpent", quelle "kundalinî" de la langue, cette flèche qui tient lieu d'orientation dans cette masse en fusion qui menace aussi, nous lecteurs, de nous absorber par les muqueuses.


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L'œuvre de Lionel Bourg est irriguée par une sensibilité à fleur de peau qui se répand alentour, à vous donner le frisson. Elle vous prend au corps, parle directement à la sensibilité et vous entraîne irrésistiblement au fil des mots. Si vous envisagiez, en tant que lecteur, de prendre quelque distance, c'est raté. Vous êtes pris dans l'engrenage de son écriture et vous fulminez, vous vous révoltez avec lui, vous criez avec lui, vous partagez sa colère, son indignation, son désespoir, sa mélancolie, sa tendresse et avec lui voilà aussi que vous saluez la beauté. Même les aspects autobiographiques, ce qu'il révèle de ses souvenirs les plus personnels, dans son livre "L'Engendrement" par exemple, vous touchent au plus près, deviennent, par une sorte de magie empathique, les vôtres : vous n'êtes plus "spectateur" d'une œuvre ou d'une vie, mais vous en faites partie.

On connaît la passion de Lionel Bourg pour la peinture, notamment pour Paul Rebeyrolle auquel il a consacré un petit livre chaleureux : "L'œuvre de chair" (éditions Urdla) où, refusant le rôle du regardant, il se jette à pensée perdue, comme l'on dit du corps, dans la vie et les tableaux de ce peintre. C'est à un nouveau voyage dans l'univers pictural qu'il nous convie avec "Un nord en moi", le livre qu'il a publié aux éditions "le Réalgar" et dont je salue la belle réalisation esthétique avec les nombreuses reproductions qui l'accompagnent, tirées de l'œuvre du peintre Jérôme Delépine que je découvre pour la première fois.








En choisissant ce titre, "Un nord en moi", Lionel Bourg fait référence à André Breton qu'il cite d'ailleurs en exergue : "Sans doute y a-t-il trop de nord en moi pour que je sois jamais l'homme de la pleine adhésion. Ce nord, à mes yeux mêmes, comporte à la fois des fortifications naturelles de granit et de brume." Ainsi, d'emblée, c'est non seulement une direction que Lionel revendique mais un haut degré d'exigence, intellectuelle et sensible. Je dois dire que le pari est tenu. S'il nous introduit dans l'œuvre picturale de Delépine par une de ces petites portes intimes, voire autobiographiques, dont il a le secret, il nous entraîne aussi, par un vaste mouvement tournant, dans une superbe méditation sur la peinture, Poussin, Rustin, Hollan, Fromentin, pour n'en citer que quelques-uns, tout en appuyant son approche par des citations de grands écrivains qui se sont intéressés à la peinture, tels Chateaubriand, Breton, Valéry, Rilke, Élie Faure, et en menant son propre voyage à travers la poésie. Voici un court extrait de ce livre que je vous invite à lire : "Ne trichant pas et, d'un tableau à un autre, de gravures en gravures, forant la spirale de nacre où il ne se morfond ni ne se félicite de ruptures toujours hypothétiques, Jérôme broie des pigments, rince des pinceaux, affile ciseaux, stylets ou poinçons, montant et descendant avec persévérance l'escalier qui le tourmente. Il doit peindre. Gratter. Ne pas endiguer le fleuve mais consentir à ses remous, ses courants, les limons d'une toile se mariant aux rideaux de pluie comme aux visages, aux corps ou aux trouées phosphorescentes d'une deuxième, d'une vingtième..."


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Une certaine poésie traque la rhétorique, la dialectique, la logique, les poussant dans leurs retranchements jusqu'à ce qu'elles révèlent, face à leur objet, une sorte de métaphysique de l'insaisissable, de l'innommable. C'était le cas de Roberto Juarroz avec sa "Poésie verticale" et d'Antonio Porchia qui, dans "Voix", s'attaquait plus précisément au syllogisme. À la fin du XIXe siècle, dans "Les Chants de Maldoror", Lautréamont avait lui aussi mis à mal l'ordre établi du discours par une utilisation extrême, outrancière, des figures de style, allant jusqu'au dérisoire et l'absurde, comme si, pressentant qu'il allait mourir à vingt-quatre ans, il voulait entraîner le monde entier dans un immense éclat de rire. 

La quête poétique de Laurent Albarracin n'est pas sans analogie avec cette approche. Mais s'il mise sur la tautologie comme révélateur du secret des choses par une sorte de bégaiement du sens dans le langage, il renouvelle aussi la métaphore :

"La clef fait un claquement dans la porte
un bruit de langue et de clarté sur le palais
de talon partout dans le corps
un coup de feu et comme d'eau
une levée de la porte, un enlèvement du monde"

écrit-il dans "Le Secret secret", publié chez Flammarion et sur lequel j'ai écrit une note de lecture sur le blog de Pierre Kobel, "La pierre et le sel".

Mais Albarracin est aussi éditeur. Il publie dans "Le Cadran ligné" des auteurs singuliers, tels Boris Wolowiec (ceux que cela intéresse pourront lire ma note de lecture sur le blog du "Salon littéraire") ou, plus récemment, Ana Tot, avec son livre : "méca"






D'origine uruguayenne, celle-ci y explore avec ironie et humour les poncifs de notre langue que nous n'avons que trop tendance à employer à "tout bout de champ", comme je le fais moi-même avec cette expression étrange. Mais le mieux pour se faire une idée plus précise est d'en citer un extrait :

"il faut tenir le coup. Il faut savoir tenir le coup. Il faut savoir si ça vaut la peine de tenir le coup. Il faut savoir pourquoi on tient le coup. Sinon autant lâcher la prise. Si ça ne le vaut pas ça ne sert à rien de tenir le coup. Il faut savoir ce que signifie lâcher. Autant dire tenir la prise. Il faut mieux dans tous les cas, quitte à lâcher, lâcher le coup au plus tôt. Ou alors tenir la prise jusqu'au bout. Jusqu'où tenir ? Est-ce que le bout c'est quand on peut enfin lâcher la prise. Ou simplement quand on la lâche..."

Cela fonctionne. On est surpris, parfois désarçonné, on se surprend à être désarçonné. Alors on sourit, on est désarçonné à force de sourire. Mais qu'y a-t-il dessous ce sourire qui est déjà sous le rire? Ana Tot nous invite à une interrogation sans fin (mais que veut dire sans fin?) de ces mots qui nous viennent automatiquement à la bouche quand on parle, toutes ces tournures et tous ces préjugés dont, dans notre langue, nous sommes les héritiers.



                               Alain Roussel


- Jean-Pierre Chambon a publié "Matières de coma" aux éditions "Faï fioc"
http://editions-faifioc.fr/

- Lionel Bourg a publié "Un nord en moi" aux éditions "le Réalgar"
http://lerealgar-editions.fr/

- Ana Tot a publié "méca" aux éditions "Le Cadran ligné"