mardi 12 décembre 2017

Christian Hibon : la vigie hallucinée...

Connaissez-vous Christian Hibon ? Si c'est le cas vous avez bien de la chance. Voilà un poète qui écrit depuis plus de quarante ans, mais qui se tient à distance. Les livres qu'il publie sont rares, souvent à compte d'auteur, à destination de quelques personnes qu'il choisit avec soin, dans une sorte de circulation secrète de l'écriture. Pour lui, la poésie est aussi une manière de vivre qui s’accommode fort peu de la banalité ambiante. Comme naguère à Calais où il placardait ses poèmes chargés d'anathèmes sur les arbres, il traîne maintenant depuis de nombreuses années sa longue dégaine, comme il le dit lui-même "sa silhouette d'ange déçu au détour des ruelles de la vieille ville", à Arles où souffle depuis toujours un vent salubre dont il se coiffe, non sans insolence. Si soudain, dans la nuit, vous entendez comme un grand rire de crécelle, ne cherchez pas : c'est le sien. Le rire n'est-il pas "son vin préféré" ? Le sentiment du dérisoire cohabite naturellement chez lui avec le sens de l'émerveillement et une mélancolie parfois. Il déteste une certaine poésie qui s'inspire de la vie quotidienne. Le réel, ce que Breton appelait le "peu de réalité", il préfère le traquer sans lui laisser de répit, chercher toutes ces fissures et lézardes par lesquelles l'imaginaire peut s'épancher en toute exubérance. Jubiler avec le monde par les mots, en toute liberté, telle pourrait être sa devise.

Aussi, ne soyez pas étonnés que Christian Hibon fréquente les fées, dans son dernier livre, "Dix, les trophées", publié et illustré par Marc Pessin, graveur, peintre et éditeur d'art comme on n'en fait presque plus, hélas. En dix textes courts, l'auteur nous fait entrer dans l'intimité de ses aimables nymphes. 
Voici deux "trophées" :

"Je regarde la santé des fées, elle sont si peu nombreuses qu'on dirait un miroir de poche brisé dans le sac à main des clairières. Leur pâleur est une poudre pour tous les nids, c'est le grand maquillage des oiseaux, ces princes de l'air dont les serres sont les bracelets de leurs maigres poignets. Quant à l'unique bague qu'elles réclament, il suffira de plonger un doigt dans l'une de mes veines."


"Elle sait très bien le nom des vents improbables qui viendront la coiffer. Il lui suffit d'épeler la moindre morsure de l'air.
Riche de nudité, son corps écoute la forêt pour laisser libre cours aux prétendants tapis dans l'herbe qui la réclament.
Nul ne sait son histoire, les plus heureux parlent seulement de l'écho de son silence."


(encre de Marc Pessin)


- Christian Hibon : "Dix, les trophées, journal d'un guetteur", avec des encres de Marc Pessin, Éditions le Verbe et l'Empreinte.


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Et voici deux extraits d'un tapuscrit inédit, "Première pression à froid" :

"D'où venais-tu ?
Il n'y avait ici aucune gare, aucune route. Seul un sentier que je portais du bout des lèvres dans cette plaine insolite, pouvait t'inventer. Et tu y as crû. J'ai oublié nos premiers mots, ils devaient être simples, telles ces pierres que tu lançais et que nous retrouvions sur le lit, le soir venu.
Tu es partie. La mélancolie de septembre est dans l'encrier : j'accroche chaque lettre sur les arbres jaunissant de l'été."


"J'ai suivi le chemin qui te ressemblait, j'ai reconnu les miroirs où tu étais passée, j'avais sur le dos le testament des étoiles. Mon propre scalp à la main, j'ai hurlé, jusqu'aux aigles inconnus pour te retrouver. À cette époque, la lune était un superbe hamac pour le ciel et je n'avais nul endroit où me reposer. J'ai retrouvé ton lit défait, ton lit qui se recompose quand je baisse les yeux, tel un phare effondré dans mes larmes."

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                                                          Alain Roussel







mercredi 15 novembre 2017

Le parti pris des larmes

Le dernier livre de Michèle Finck, "Connaissance par les larmes", a de quoi surprendre. Il ébranle toutes ces habitudes mentales auxquelles nous tenons tellement. On veut absolument faire de la connaissance un objet de l'esprit, avec ses moyens bien rodés, souvent d'une grande froideur, que sont le raisonnement, la logique, au mieux on y introduit une sorte d'intuition métaphysique, perception directe indiscutable mais qui n'est pas prouvable, qui est de l'ordre de l'innommable, "docte ignorance" disait-on naguère. On oublie que tout processus de connaissance s'appuie sur le corps, que celui-ci existe, avec sa densité, son opacité, son impatience, son plaisir, son exaspération, parfois ses nerfs à vif et son mal être. C'est en définitive lui qui connaît, et la pensée n'est qu'un de ses instruments, certes privilégié. 
Les larmes – comme le rire – sont un mode d'expression du corps que notre société policée, peu friande d'émotions fortes, tolère à peine, hormis en certaines circonstances exceptionnelles. Il n'en fut pas toujours ainsi. La société médiévale tenait en grande estime, chez les mystiques chrétiens, le "don des larmes", signe d'une expérience spirituelle authentique, selon les critères de l'époque. Des pratiques semblables existaient aussi chez les kabbalistes, surtout parmi les disciples de Louria. Se laver les yeux par les larmes et purifier ainsi la vision pour atteindre à la connaissance dans une sorte d'abandon, de "lâcher prise", c'est l'impression que je ressens à la lecture du livre de Michèle Finck. Cela n'a rien à voir avec une démarche scientifique. C'est par le poème, d'une écriture souvent hachée, à l'imitation des sanglots, que l'auteure nous invite à voir le monde à travers les larmes aux multiples facettes et nuances :

"Larmes blanches -décapage  catharsis  exorcisme
Larmes noires -équarrir  désosser  calciner."

D'une grande culture qui touche à tous les arts, traductrice de poètes allemands (Trakl, Rilke) et auteure d'un essai sur Yves Bonnefoy, "Le simple et le sens", publié chez Corti, Michèle Finck nous fait voyager "par les larmes" dans la musique, la peinture, le cinéma et, en ce sens, son livre est une véritable anthologie transversale de plusieurs modes d'expression. Mais son regard, comme lavé par toute cette "eau" – larmes de tristesse, de joie ou de connaissance –, est avant tout celui du poète, en vers ou en prose, qu'elle est viscéralement :

"Amour  poésie  mort :
une  seule et même  œuvre."

ou encore :

"Poésie  peau nue
Vêtue seulement
De vent."


On referme le livre de Michèle Finck. Son écriture nous est venue avec la vague, elle repart avec elle par le ressac. mais il reste dans la bouche sur le bout de la langue un goût étrange, à la fois doux et piquant : c'est le sel, comme une saveur de poésie.

                                                                  Alain Roussel

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Michèle Finck, "Connaissance par les larmes", 208 pages, 17€, Éditions Arfuyen.





dimanche 20 août 2017

Lionel Bourg, les mots à vif

Il est toujours là, Lionel Bourg, avec sa révolte intacte, celle de sa vibrante jeunesse, insubordonnée comme il se doit aux abords d'un certain mois de mai de la fin des années soixante, avec sa colère contre toutes les formes d'hypocrisie, d'imposture, là, debout, à fulminer contre une société qui n'en finit pas de faire naufrage dans une mer de chloroforme, mais là aussi avec sa tendresse qui mouille le regard comme pour le rafraîchir, à crier son amour pour la poésie, pour la promenade à la Jean-Jacques Rousseau, pour toutes les "œuvres excessives" dans l'art ou dans la vie. Il sait de toute façon que "demain sera toujours trop tard", pour reprendre le titre d'un de ses derniers livres publié aux éditions "le Réalgar" qui ont eu la bonne idée de créer une collection de lettres ouvertes, forme qui lui convient parfaitement – tous les livres de Lionel Bourg sont d'ailleurs des lettres ouvertes en fenêtre sur la vie –; aussi ce qu'il a à dire il le dit maintenant, tant qu'il est temps encore, à grand renfort de "pelletées de verbes et d'adjectifs" avec sans doute le secret espoir d'enterrer le vieux monde, de l'étouffer sous un grand rire mélancolique qui n'oublie pas l'autodérision, signe de liberté. S'il invective ainsi le "peu de réalité", ce n'est pourtant pas de façon triviale, mais toujours dans une belle langue qu'il affûte avec arrogance pour mieux pourfendre. 
À la façon de Guy Debord avec "Panégyrique", c'est dans la "confession" que ce poète, en définitive pudique, nous émeut le plus : "Je suis d'un monde et d'un temps, d'une manière d'aborder autrui comme de fréquenter les choses qui ne subsistent qu'à peine ou, parmi les épaves, ne surnagent quasi plus. Nous ne possédions rien. N'avions de perspective que des après-midi trompées à dribbler des fantômes, des cieux mornes, encombrés de nuages grisâtres, des boues et des lacunes figées au crépuscule dans un firmament que griffaient les toitures des usines. L'été, je galopais sans crier gare par la campagne limitrophe, ne percevant au fond de mon désarroi qu'une vague rumeur, une plainte ou, subreptice, indécis, le battement d'un cœur. L'hiver, je contemplais le givre blanchir de ses fougères le carreau de la chambre..."

Avec "Watching the river flow sur les pas de Dylan", publié aux éditions "La passe du vent", Lionel Bourg évoque le célèbre chanteur poète, mais son livre n'est en rien une biographie. Dylan y apparaît plutôt comme un compagnon de route, intériorisé, de son adolescence, sans doute de toute sa vie, une sorte de voix complice qu'il porte parmi d'autres voix – Rousseau, Rimbaud, Breton, Proust... – dans sa pensée, autour de sa propre voix. Ce que nous livre Lionel Bourg dans ce livre ce sont des fragments d'autobiographie qui viennent, de façon non linéaire, exploser à la surface du présent et qui ont un tel pouvoir d'empathie que l'on se reconnaît intimement dans cette histoire personnelle, du moins pour la génération née dans les années d'après-guerre. Quand on fouille dans sa propre mémoire, c'est la même rivière que l'on regarde couler, avec cette même envie de fuir, de partir au fil de l'eau, par les fleuves et canaux, tout lâcher pour échapper à cette vie insipide, à défaut d'être misérable.Si Lionel Bourg n'a pas traduit les nombreux extraits des chansons de Dylan dont il irrigue son récit, c'est je crois pour une raison essentielle : elles sont inséparables d'une certaine tonalité de voix et d'une certaine musique de la langue. Tout le livre est par ailleurs ponctué d'extraits de nombreux poèmes ou proses poétiques, d'airs populaires, sans oublier les invectives du père et de la mère qui, reconnaissons-le, ne manquent pas de saveur et ont contribué, comme a contrario,  à forger un tempérament rebelle.
 Fragment :"Il me fallait déguerpir. Me délester des aciéries, des puits de mine et, en chasse d'une beauté qui m'était interdite, gagner le large ou caboter de port en port à la recherche de cet éden dont la virginité, c'était un drôle d'Adam, une drôle d’Ève chargée de bijoux égyptiens que Dylan hébergeait en ses verts pâturages, se refusait encore à moi, les fleurs, les baobabs ou les palmiers, les cèdres comme les palétuviers qui prospéraient au milieu de luxuriantes fougères, les glaces, les icebergs et les fjords, les landes, les bruyères empourprées et les ajoncs de son double septentrional ne rédimant ni la décrépitude ni la magnificence de plus en plus lépreuse d'une cité dont tout annonçait la faillite..."

                                           Alain Roussel



"Demain sera toujours trop tard" a été publié aux éditions "le Réalgar" (170 pages, 14 €).


"Watching the river flow sur les pas de Dylan" a été publié par les éditions "La passe du vent" (145 pages, 13 €).





 


vendredi 16 juin 2017

Dédicace à Jacques Goorma, par Alain Roussel

Certains poètes sont venus à la poésie par une expérience ineffable qui les a marqués d'une manière indélébile, dans leur chair et leur pensée. C'est le cas de Jacques Goorma qui raconte dans son beau livre, "Le Vol du loriot", publié par les éditions Arfuyen, comment dans son enfance, en regardant le ciel et se demandant ce qu'il y avait derrière, il fut soudain aspiré par un "gigantesque tourbillon" dans l'espace infini, l'impression de tomber à l'envers. Ce qu'il vécut en cet instant relève de l'indicible. Il lui faudra apprendre à amadouer l'espace, à voler selon certains rites, à la façon du loriot, ou plutôt en une sorte de brasse ailée, dans ce "dehors du dedans" qui ne connaît pas de limites, mais l'expérience est si intime qu'elle en est presque incommunicable par les mots. Seul le silence, un silence d'une certaine nature, un silence vivant, presque charnel, permet de s'en approcher et si cet état trouve quelque part un écho c'est peut-être dans la musique et la poésie.


...


Il y a dans le secret de notre présence au monde un lieu innommable où parle le silence. C'est ce silence-là que Jacques Goorma invoque dans l'un de ses derniers livres, "Tentatives", publié par les éditions "Les Lieux-Dits". Comment en effet dire le silence avec des mots ? Cela paraît presque impossible, mais Goorma relève le défi. Si le silence est le  jumeau invisible du mot, comme il l'écrit, le mot, par ses interstices, en est la face visible, à condition de dire au plus juste, écrire comme en même temps l'on efface. Chez ce poète, les mots sont à peine posés sur la page et il suffirait d'un peu de vent pour qu'ils s'envolent dans une sorte de lumière.
Il y aurait une indécence à se perdre en exégèse, alors qu'il suffit de lire quelques-unes des "tentatives" de Jacques Goorma pour essayer de dire ce silence en nous qui n'appartient à personne, cette "immensité que nous sommes" :

Tentative XXXI

de frêles passerelles tanguent
au-dessus du silence

les mots sont souples
sous les pas de la langue

une lueur avance
en même temps qu'une voix

Tentative XXXII

le secret 
du silence

n'est pas 
l'absence de parole

mais
sa lumière

Tentative LI

je sais
que je suis

mais j'ignore
comment je le sais

et comment dire
ce que je suis

Tentative LII

demander aux mots
de décrire le silence

c'est demander aux nuages
de parler du ciel


...


On connaît la célèbre "Illumination" de Rimbaud, "Dévotion" dont le manuscrit n'a jamais été retrouvé mais qui est l'un des poèmes les plus énigmatiques de la poésie française. Il commence par une série de dédicaces dont la première est : "À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem : – Sa cornette bleue tournée à la mer du Nord. – Pour les naufragés."
C'est à un exercice semblable que se livre Jacques Goorma dans " À" qui vient de paraître aux éditions "Arfuyen". D'un lieu insituable en lui-même, il guette, observe. Il interroge le monde et toutes ces sensations, toutes ces impressions, toutes ces notions qui accompagnent une vie. Goorma est un poète de la présence, et même de la présence derrière la présence. Ses hommages et dédicaces se répondent et font voyager l'énigme d'être là, avec sa part irréductible de silence et d'impossible à dire. Mais chez Goorma cette obscurité peut devenir lumineuse, révélatrice, portée par la simplicité de l'écriture et prête à prendre son envol. De façon très pudique et souvent avec humour, se faisant tour à tour métaphysicien ou moraliste, il nous parle de lui, en  grand amoureux de la vie sous toutes ses formes. Il y a comme un art d'exister dans son livre, une sorte d'invitation à s'éblouir chaque matin. En voici quelques extraits :


Au matin

quand la nuit peu à peu
déboutonne sa robe
le corps du jour frissonne

À la belle

son corps vêtu de cascades
ressuscite une jungle
au milieu du trottoir

À l'entrée

voici une chaise en bois
vois-tu la chaise
ou vois-tu le bois ?

Au rendez-vous manqué

certains mots
se trompent de jour

Au mot ballon

le silence qu'il contient
le rend insubmersible

Au vivant saphir

écrire
se tenir
à la pointe extrême
à la crête du vivre

À l'effacement

l'oiseau emporte le ciel
avec lui

À la poésie

attention 
danger de vie

À l'aventurier

où qu'il aille
c 'est toujours sous le ciel
de son chapeau



...

"Tentatives" a été publié par les éditions lieux-Dits (15€, 110 pages)

"À" a été publié par les éditions Arfuyen (14€, 134 pages)













mardi 16 mai 2017

La poésie vient en marchant

Le livre que vient de publier Sandrine Cnudde, "Patience des fauves" aux éditions érès, n'est pareil à aucun autre. Il est parsemé de poèmes, de prose et de nombreuses photos formant pourtant un ensemble qui n'est pas disparate : un fil les relie, c'est celui de la marche et du sentier sur lequel elle s'exerce. En effet, toute la vie de Sandrine Cnudde, qui fut paysagiste et jardinière, est rythmée depuis 2006 par une déambulation dans les territoires, que ce soit les Pays-Bas, le tour du Mont Blanc ou l'Écosse. Ici, dans son dernier livre, c'est la Lozère autour de Marvejols qui est ainsi parcourue, le plus souvent à pied, au gré des saisons. À chaque instant de sa longue randonnée, elle est à l'affût, tous les sens aux aguets pour saisir ces petits détails de la nature qui construisent l'émotion, s'abandonnant totalement au paysage et se laissant transformer par lui. Il y a un moment dans la marche où elle se confond avec le paysage, la pensée comme suspendue, et le corps envahi par un mélange d'ivresse et de fatigue. 
L'expérimentation menée par Sandrine Cnudde dans ce "territoire des loups", ainsi qu'elle désigne la Lozère, ne concède rien à la littérature ; elle est le reflet du vécu, un "essai de géopoésie subjective", selon ses propres mots. Mais laissons-lui la parole : "En partant de chez moi à pied pour rejoindre ma résidence d'écriture, près de 200 kms à l'ouest, il me semble avoir accompli non pas un acte courageux (quel serait le courage de faire ce que l'on aime en totale liberté ?) mais d'avoir participé à une écriture du territoire, où mon chien et moi avons évolué dans des paysages bien connus, déjà explorés par le passé, dont le temps pour les traverser nous imprègne en profondeur, moi-même écrite par le territoire dans une reconnaissance infusée... Tout ce que j'ai vécu, vu, entendu, senti fait partie de moi comme je fais maintenant partie de la voie qui relie Uzès à Marjevols, pas juste de la ligne de cheminement mais également de ce qui rayonne d'elle..."

Du paysage qu'elle va traverser, Cnudde s'invente une cartographie, sans doute pour amadouer les lieux malgré la quête du "sauvage" qui la préoccupe. Mais curieusement c'est une cartographie blanche qui ne dessine que des contours, une cartographie intérieure en quelque sorte dont le récit vient au fur et à mesure constituer la toponymie et le relief.
Et pour finir, extrait du livre, ce poème qui ressemble à un haïku :

Un os caché
flûteau des tanières
joue.
Nous pouvons nous reposer."

                                                            Alain Roussel

"Patience des fauves", de Sandrine Cnudde, a été publié par les éditions érès, dans la collection PO&PSY, dirigé par Danièle Faugeras et Pascale Janot. 160 pages, prix 20€

https://www.editions-eres.com/theme/788/po-psy





lundi 10 avril 2017

Jean-Pascal Dubost : un loup dans la bergerie de la langue

On peut réserver son voyage et s'installer tranquillement dans le train de l'écriture en sachant où l'on va et à quelle heure on arrive, avec pour seul risque un retard en mots. Jean-Pascal Dubost n'est pas de ceux-là. Ce qu'il aime, c'est la forêt inextricable de la langue, là où l'on peut encore se perdre ou trébucher sur une racine, dans tous les sens du mot "racine", où l'on peut se déchirer la pensée à quelques ronces, voire se la mettre en lambeaux. Son dernier livre, "fantasqueries", publié aux éditions isabelle sauvage, nous entraîne dans ce qu'il appelle lui-même "un petit désastre jubilatoire" où prévaut l'oral, avec tous les écarts qu'il permet, sur l'écrit. Sa poésie est celle d'un loup dans la bergerie du langage. 

Il est à cet égard significatif qu'il évoque, dans l'un des premiers textes qui composent ce "livre-assemblage", Bleiz, à la fois sous sa forme primitive d'homme-loup ou d'homme des bois, et sous la forme christianisée (Blaise) telle qu'on la connaît dans un récit de Robert de Boron rattaché à la quête du Graal où il apparaît comme le confident et le scribe de Merlin "l'Enchanteur" dont il met par écrit les révélations. Car en s'identifiant symboliquement à Bleiz, Jean-Pascal Dubost devient le narrateur de cette parole sauvage – de ce Merlin –, que chacun porte en lui et qui ne nous appartient pas, qui nous traverse en meute, furtivement et à vive allure. 

Il compte sur le rien, le "personne", pour porter toutes "les fictions du monde", comme Pessoa en portait tous les rêves. Tout alors devient possible dans la langue et l'auteur ne s'en prive pas. Qu'il nous livre son autobiographie, qu'il critique sur un mode dérisoire les informations dont nous accablent les médias, qu'il aille faire ses courses, qu'il évoque dans ce qu'il appelle un "entretissage" le livre de Valère Novarina, "Le Vrai Sang", il y a toujours ce fil narratoire – du poil de loup gris – qui passe d'un texte à l'autre et qui les coud à l'hirsute. 

La langue, Dubost la recompose comme il l'entend, dans un plaisir sonore. Il découpe les mots à l'emporte-pièce, les rafistole, les maltraite, les invente, joue sur les étymologies très librement, appelle certains mots du vieux français à la rescousse quitte à les déformer parfois, mais sans jamais perdre de vue le Sens, ce qui le différencie des tentatives de poésie phonétique de Hausmann ou Schwitters. Voici un extrait de "fantasqueries" :

"Xyloglottissme et cataglottisme sont à mon goût dans la bouche, sans aucune peur des mots à ra-rallonges et à coucher dehors, nonpareils et biscornus, imbitables et loufs et zarbis et à mastiquer, comme l'imprononçable mot dont il n'existe aucune affirmation officielle quant à la véracité de lui qui a phobie, la peur, mais aussi hippopoto, gros, monstro, gigantesque et sesquippedalio, les longs mots, alors signifiant "Peur des mots trop longs", n'aucune attestation, auquel toute entrée en dictionnaire est refusée, par ainsi l'hapax que voici-là, dans lequel s'agglutinent un hippopotame et un monstre sans doute terrifique mesurant un pied et demi, et peur aucune n'ai de l'inconnu lexical, peur aucune en temps de pantophobie généralisée et contagieuse et carabinée dont il faut n'avoir cure et qu'elle n'aille entamer le goût de tout logo – en des entraînements logolatiques coulés en formes logaédiques et tout goût pour tout mot qui sort de l'ordinaire comme l'hippopotomonstrosesquippedaliophobie..."

                                                
                                                          Alain Roussel

"Fantasqueries" (98 pages, 17€) a été publié par les éditions isabelle sauvage. 









mercredi 5 avril 2017

Hymne à l'Algérie heureuse





On connaît Albert Bensoussan, traducteur émérite des grands écrivains d'Amérique du Sud d'expression espagnole parmi lesquels Manuel Puig, José Lezama Lima, Juan Carlos Onetti, Zoé Valdès et tout particulièrement Mario Vargas Llosa. Mais Albert Bensoussan est aussi, est surtout, un écrivain à l'écriture singulière et attachante, dont l'œuvre est empreinte d'une saveur toute méditerranéenne, avec souvent des accents autobiographiques. Son nouveau livre, "L'anneau", vient de paraître aux éditions Al Manar.

Le titre, « L’anneau », qui fait allusion au kholkhal, ce
bracelet de cheville d’origine berbère que portaient les femmes en Algérie lors des grandes occasions, donne une clé de lecture de son nouveau livre. Il ne s’agit pas en effet d’un texte linéaire, mais d’un récit autobiographique qui s’entortille en boucles, une sorte de spirale contrariée qui s’éloigne mais finit toujours par revenir à son point de départ. Comment pouvait-il en être autrement ? La mémoire que nous avons de notre propre histoire ne s’inscrit pas dans une continuité. Les souvenirs jaillissent comme ils le veulent, sans se soucier d’une chronologie, dans une sorte de désordre ordonné selon des règles intimes que nous ne maîtrisons pas. « Ce récit se déroule dans l’intermittence et rien n’est vraiment à sa place. Anarchique et folle, telle est la mémoire. Ce kaléidoscope en folie télescope les images, les confond, les sépare, les rassemble. Là, sous les paupières, les pages s’entremêlent, s’affrontent, se rejoignent, les visages s’échangent, se supplantent, mais la vie est sans raison. Libre cours alors au flux des séquences : au lecteur d’en recomposer le sens. », écrit Albert Bensoussan dans le prélude.

Au fil savamment entremêlé d’une écriture chaleureuse et tourbillonnante, l’auteur évoque sa jeunesse en Algérie, de la fin des années trente à l’Indépendance. Il y a, chez ce lecteur assidu et libre exégète de la Torah, outre l’idée d’un sens caché dans les mots et par conséquent dans la vie, le sentiment d’un paradis perdu quand il évoque sa mère, son père, ses grands-parents et d’autres personnages en quelques anecdotes savoureuses, dans une société où Juifs, Berbères et Arabes vivaient en bonne intelligence. Son livre prend souvent l’allure de conte oriental et le lecteur se sent transporté comme en des temps bibliques en plein vingtième siècle. Mais rien n’est idyllique, et il ne faisait pas bon d’être un jeune Français juif à Alger pendant l’occupation sous la férule de Vichy ou de vivre en Algérie dans cette période qui précède l’Indépendance. C’est d’ailleurs en novembre 1954, avec le premier attentat, que, pour l’auteur, « le rideau tombe sur l’Algérie heureuse ».

Albert Bensoussan est un amoureux des mots. Il les aime dans presque toutes les langues. Ce n’est pas seulement l’espagnol que ce grand traducteur des livres de Mario Vargas Llosa maîtrise à la perfection, pas seulement tous ces mots juifs et arabes dont il truffe avec gourmandise son récit, c’est aussi, et même essentiellement, la langue française, avec ses nuances, ses subtilités sémantiques et phonétiques, tous ces vocables où le sens résonne pour l’esprit et l’oreille, procurant une sorte d’ivresse.

 

Dans « L’anneau », il traduit l’Algérie, son Algérie, celle qu’il a connue et qu’il a vue avec le regard toujours à l’affût d’un enfant, d’un adolescent ou d’un jeune adulte. Il nous en restitue en termes lumineux l’atmosphère, les saveurs, les parfums. Il écrit : « Alger sentait les denrées coloniales, les céréales, les épices et ce vin d’Oranie s’entassant en grosses barriques sur les docks et sous les arcades du boulevard front de mer. Lorsqu’on s’accoudait à la rampe de tuf rouge – ah, que de rêveurs enturbannés, et quelle jeunesse avide d’aventure et de fuite ! –, toutes ces odeurs vous montaient à la tête, dont l’ivresse n’était soulagée que par la brise d’asphodèles s’envolant de la darse. » Et naturellement la langue de Bensoussan retrouve l’accent du « Cantique des cantiques » quand il évoque Fatiha, l’une des premières femmes qu’il ait aimée : « Ce soir de nouvel an, dans la nuit basculait notre enfance vers le monde incréé, vers l’informulé, vers l’inquiétant univers des hommes. Ce n’était pas encore la guerre et je t’aimais pour ton teint de figue sombre et ta pulpe de fève. Tu n’avais pas l’odeur des miens, de mes sœurs… Un miel d’aloès jaillissait de tes seins. L’agave peuplait ton aisselle. L’âcre musc de tes reins me soulevait d’ardeur. »

L’exil n’est pas simplement une notion d’espace mais aussi de temps. Certains hommes ont l’impression d’avoir été arrachés à leur enfance, d’avoir été, d’une façon symbolique, chassés du « Paradis », pour Bensoussan cette « Algérie heureuse »  dont il parle tout au long de son livre. Ce qui fut n’est plus, mais son souvenir revient en boucle – comme cet anneau – en tournoyant dans la mémoire sur laquelle le devenir n’a pas de prise.


                                                       Alain Roussel

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Albert Bensoussan, "L'anneau", éditions Al Manar, 115 pages, 20€
http://www.editmanar.com/ 




Post-scriptum :

Voici l'hommage vibrant, et qui n'est pas sans écho avec "L'anneau", de Bensoussan à Bertille, une amie décédée récemment.

Bertille

Elle était rousse et pourtant d’Algérie. Une fille de Saïda, sur le haut-plateau au Sud de l’Oranie. Et puis elle était italienne et espagnole. Enfant, quand on lui demandait son nom, elle répondait Tizoizo, mais elle pour de bon s’appelait Bertille Gazzo. Son prénom, si peu courant et fascinant, avait été créé exprès pour les rayons de ses yeux. Un visage encadré de flamme, et tout son être était de passion. Et de charme. Ses yeux, quelle couleur ? Moi je les ai toujours vus topaze, et sans doute étaient-ils entre vert et bleu, mais je savais qu’elle avait des yeux de miel. Nous nous sommes aimés sans pouvoir nous aimer. Sans pouvoir vivre ensemble. À tout jamais son baiser fondit sur mes lèvres. Elle était si belle quand elle découvrit que nous pouvions nous éprendre alors même qu’un train nous déprenait pour nous rejeter dans la brume des frontières. Et elle était si belle quand elle me rejoignit à Bordeaux pour assister à la première de La Demoiselle de Tacna. Si heureuse d’une soirée où Mario fit le joli cœur et elle buvait ses paroles, comme plus tard à Lyon, pour la première de La Chunga, elle chavira dans ses bras pour une valse créole. Elle dansait si bien, en professionnelle, qu’elle me fit un jour une exhibition de sevillana, arrondissant les bras, cognant les doigts. Je sais qu’elle me considérait comme son grand frère et son ami. Toute sa vie. Elle me dédia le prix de traduction qu’elle reçut, Rhône-Alpes, pour donner de la voix à quelque auteur chilien au désert d’Atacama. Car elle avait de l’affection pour celui qui la fit entrer en traduction. Dans l’écurie de Métailié, où elle devint la grande, la meilleure traductrice de la littérature du Chili, un pays qu’elle aimait tant et qu’elle servit avec une plume toujours exigeante, élégante et belle. Une traduction de Bertille était une leçon de littérature française. Car comme tant de ceux qui naquirent outremer, elle avait le goût du beau langage. Souvent en fin de matinée, elle m’appelait pour me lire telle phrase difficile ou retorse qu’elle remettait sur les rails et rendait toujours en la polissant, telle une pierre précieuse. Une gemme elle-même. Et j’avais hâte à l’entendre, à l’écouter, à me bercer de sa belle voix de miel comme ce regard qui, un jour, me sidéra.
 Plus jamais ses yeux,  sa voix. Mais toujours Bertille.
Albert







mardi 28 mars 2017

Du côté d'Arfuyen




           Par Alain Roussel           



Les éditions Arfuyen, qui portent le nom d'une montagne à Malaucène en Provence, face au Mont Ventoux, où elles ont été créées par Gérard Pfister en 1975, ont déménagé depuis de nombreuses années sur une autre montagne, à Orbey, près du Lac Noir dans les Hautes-Vosges alsaciennes. Cette situation en lieu élevé, mais qui reste à hauteur "humaine", n'est pas neutre. Elle a une résonance symbolique forte et implique un certain positionnement de la pensée, une certaine perspective quelque part entre le proche, le lointain et l'inaccessible. Le point de vue dicte au regard ses orientations et les choix de cet éditeur, qui est par ailleurs écrivain et poète, sont ainsi clairement assumés en six collections axées sur la littérature et les spiritualités qui peuvent accueillir des auteurs connus ou parfois mal connus et même complètement inconnus. Le seul domaine littéraire peut ainsi s'enorgueillir des noms de Ancet, Cheng, Darras, Dhainaut, Goorma, Guillevic, Koltz, Munier, Suied, pour n'en citer que quelques-uns. Je parlerai ici de trois livres issus de collections différentes.


...



C'est la nostalgie d'un paradis perdu qui traverse "Le visage secret" d'Alain Suied, publié dans la collection "Les Cahiers d'Arfuyen", avec l'espoir récurrent d'un retour en "un lieu premier,peut-être/ avant le temps, au-delà des rêves / des espérances, de toutes les naissances." Car la naissance est, pour ce poète, un exil, un arrachement. Tout son vocabulaire atteste de cette souffrance d'avoir été expulsé du ventre maternel, livré à ce qu'il appelle la "dévoration du Devenir". "perte", "douleur", "oubli", "mensonge", "vide", "solitude", ces mots ponctuent une œuvre hantée par "l'impossible réparation natale". Derrière nos traits, chacun porte un visage secret qui est celui de nos origines les plus lointaines. Suied l'évoque ainsi:

"Sous le masque des visages
dans la blessure indécelable de l'absence
ou face au gouffre natal
de nos cris béants
quelque chose t'appelle :
est-ce un lieu inconnu
est-ce un horizon imaginaire
est-ce une mort à nouveau
est-ce une dimension incorruptible
est-ce une mémoire à jamais future ?"

L'angoisse qui l'habite est plus ontologique que purement métaphysique. Ce poète porte dans sa chair l'intuition que le monde est un reflet, qu'il est irréel, que la présence comme l'absence sont illusoires, mais douloureusement. Plus précisément, le monde existe en tant que tel, mais c'est le regard que nous lui portons qui le déforme. La "vraie parole du monde", le récit initial, nous n'y avons plus accès. Ce "poème premier", éclaté, il faut alors essayer de le recomposer "de trace en trace/de bribe en bribe", avec pourtant la certitude que "notre désir ment : nous ne recomposerons jamais l'illusion natale."
Il y a cette forme de désespoir chez Suied qui donne à son chant intime – car il était passionné de musique – l'allure d'une mélopée s'élevant avec nostalgie vers l'Origine. L'émotion qui nous saisit en lisant "Le visage secret" est de cet ordre-là : une vibration qui cherche son accord avec le cosmos.



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Le grand intérêt de la collection "Ainsi parlait" est de permettre
au lecteur de saisir en quelques fragments rassemblés en un livre de cent cinquante pages, en édition bilingue, la pensée d'un écrivain, philosophe, poète ou mystique. Le pari est osé, surtout quand l'enjeu est Maître Eckhart, Shakespeare, Lulle, Paracelse ou Oscar Wilde, mais il est tenu. Car il ne s'agit pas dans cette collection de résumer une œuvre, mais de l'ouvrir à de nouveaux lecteurs, d'attiser leur curiosité pour une découverte plus complète. Du reste, le lecteur averti y trouve son compte, car chaque livre est aussi une sorte de quintessence. L'une des dernières publications a été consacrée à Novalis, cette grande figure du romantisme allemand, malgré sa courte vie – il est mort en 1801, à vingt-neuf ans. Il fut, surtout dans les dernières années de sa vie, après la mort de Sophie von Kühn – sa muse et surtout sa fiancée mystique à laquelle il voua un amour aux accents gnostiques –, l'un des plus intensément poète de toute cette génération. La poésie, à laquelle il donne une orientation morale et ascendante, il la voit à l'œuvre partout, dans les sciences – tout particulièrement les mathématiques –, la philosophie, le progrès, l'histoire et évidemment la poésie. Novalis est en quête constante d'harmonie, entre l'homme et l'univers, entre le corps, l'âme et l'esprit, selon le vocabulaire de son temps. Les fragments que viennent de publier les éditions Arfuyen sont pour la plupart vraiment des fragments écrits comme tels par l'auteur. En voici quelques-uns :

"La poésie est le réel véritablement absolu. Voici le noyau de ma philosophie. Plus c'est poétique, plus c'est vrai."

"Tout le visible tient à l'invisible – l'audible à l'inaudible – le sensible au non-sensible. Peut-être le pensable à l'impensable."

"L'homme n'est pas seul à parler – l'univers aussi parle – tout parle– une infinité de langues. Science des signatures."

"L'eau est une flamme mouillée."

"L'homme est un soleil, ses sens sont ses planètes."



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On ne commente pas les "Élégies de Bierville", de Carles Riba, publiées en bilingue dans la collection "Neige" des éditions Arfuyen. On s'y abandonne, on les écoute en soi comme si nous étions nous-mêmes, au plus profond de nous, en exil. En 1939, le poète catalan a dû fuir les troupes franquistes. Il est accueilli en France au château de Bierville par Marc Sangnier qui y organisait des camps de la paix réunissant des milliers de jeunes français et allemands. C'est là, loin de son pays, dans un exil qu'il compare à la mort, qu'il écrivit les cinq premières élégies. Dans cet éloignement forcé, il s'invente ou redécouvre en lui-même une patrie spirituelle à laquelle il accède par la poésie.
Les lecteurs qui maîtrisent le catalan auront l'avantage de pouvoir lire ces vers en hexamètres dactyliques dans la langue où ils ont été écrits, mais le traducteur, Jean-Claude Morera, a su nous restituer en vers libres et dans notre langue un certain rythme, tout en étant respectueux du sens et du cheminement de la pensée de l'auteur. La meilleure approche de cette œuvre est celle de Riba lui-même qui écrit dans sa magnifique préface : "Dans l'émigration, en effet, et dans le sentiment de l'exil prirent forme ces élégies. Une à une, sans plan d'ensemble préétabli, chacune sans un signe d'aucune qui dut le suivre, chacune d'une certaine manière se développant à partir d'un son, d'un mot, d'une énigme issue de la précédente, exactement comme d'un germe inattendu. Surprise et merveille fut pour moi le premier vers, né soudain entier et armé d'une exigence de continuation, surprise aussi fut le silence avec lequel, inexorablement, se conclut le dernier."

Voici la première élégie :

"Il était secret le chemin, fabuleux de tristesses divines
    jusqu'aux eaux vivantes qui me rappelèrent un nom,
oh ineffable ! et une secrète et simple manière
    d'adoucir la pensée par une grâce tenace.
Libres au ciel, les ramilles avaient donné à la terre
    leur printemps de naguère, moelleux et doré humblement ;
et mon pas, banni de tant d'hiers d'allégresse,
    y a consolé la peine qui de l'hiver assoupi
me jetait vers un avril incertain, ah ! comme si demeuraient
    tous les hommes en paix et que je fusse seul errant.
Songes pour moi seul en augure et en image !
    L'âme le sait bien, elle n'est jamais seule à attendre ;
dans le parc frémissant où semble être pour renaître
    je ne sais quel dieu mort, fils de la source et du vert."



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Les éditions Arfuyen ont publié :

- "Le visage secret", d'Alain Suied, dans la collection "Les cahiers d'Arfuyen" (150 pages, 13€)
- "Dits et maximes de vie", de Novalis, dans la collection "Ainsi parlait" (150 pages, 13€)
- "Élégies de Bierville", de Carles Riba, dans la collection "Neige" (92 pages, 13€)

Blog : éditions Arfuyen




























vendredi 3 février 2017

Café Josse ou la littérature sur le zinc

Toute la vie de Jacques Josse est rythmée par les livres, ceux qu'il écrit, ceux qu'il lit et ceux dont il parle. Il a naguère dirigé la revue Foldaan, avec au sommaire des textes de Pierre Dhainaut, de Jean-Pierre Chambon, de Yves Prié, de Georges Perros, d'Alain Jégou, d'Antoine Émaz, de Michel Dugué, de Pierre Autin-Grenier, pour n'en citer que quelques-uns. Il a aussi créé et animé pendant vingt ans les éditions Wigwam où il aura publié pas moins de quatre-vingt écrivains. Par ailleurs il dirige depuis quelques années la collection "Piqué d'étoiles" aux éditions Apogée. Sur son blog (que je vous invite à découvrir parmi mes favoris, à droite de cette page), sur "remue.net", il écrit des notes de lecture, souvent sur des auteurs peu connus, mais qui valent le détour. Écrivain, il a publié plus d'une trentaine de livres, dans des proses généralement courtes, acérées, et dont le style, alerte, sans concession, est constamment au service de la plus grande justesse d'expression.  Son œuvre est en partie autobiographique et voyage entre le vécu et la mémoire, mais telle qu'elle peut aussi réinventer le réel. La mort est souvent présente dans ses écrits, mais sans pathos, la mort vivante en quelque sorte, avec ce qu'il faut d'humour noir pour la rendre presque fréquentable.
Je vous invite ici à prendre un verre au "café Josse", en compagnie de son dernier livre.




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Il vient de publier aux éditions le Réalgar : "Chapelle ardente" où il évoque l'un de ses thèmes favoris, la mort, l'Ankou, "avec sa tête aux orbites vides et sa faux montée à l'envers". "Barbu", le patron d'un bistrot de campagne, vient en effet de mourir. Ses amis et clients ont décidé d'honorer sa mémoire, en présence du cercueil, dans la salle du café où il officiait tous les jours, élaborant savamment les cocktails, calmant ici ou là l'impétuosité de tels consommateurs éméchés et voyageant par l'imaginaire, au fil des conversations au coin du zinc, vers les endroits mythiques dont Jacques Josse raffole. Il nous décrit ainsi avec moult détails ces soirs où "Barbu" et le "professeur", l'un des piliers de comptoir, peuvent apercevoir de leur fenêtre mentale ouverte à tous les vents de l'ivresse, et nonobstant les distances géographiques,  "la silhouette dégingandée de Charles Bukowski, sortant en titubant du "Golden Horn" à Los Angeles" ou Jack London "en train de siroter un dernier (puis encore un dernier) verre chez John Heinold", à Oakland, entre autres sulfureuses et légendaires figures. Pour Jacques Josse, le bistrot est un lieu magique, avec des tapis volants pour les rêves les plus fous qui peuvent bien s'envoler où ils veulent à travers espace et temps, à tire d'ailes d'une écriture vagabonde et envoûtante par laquelle on se laisse aisément griser. Cet écrivain a une tendresse particulière pour les paumés, les éclopés, les oubliés et les désespérés de la vie qu'il réunit, dans ce livre, autour du cercueil de "Barbu" installé sur des tréteaux au centre de l'estaminet. Et ce n'est pas la mort qui est célébrée ainsi, mais la vie, toutes ces vies "de rien", avec leurs petits et grands drames, que Josse, par la puissance d'évocation de son style, nous donne à partager, comme si nous étions nous-mêmes présents, assis pudiquement à la table du fond à siroter un verre. 

Extrait : "Vers dix heures, Pierrot Le Loup, l'ex-cheminot, commençait à dodeliner de la tête et à taper de plus en plus fort sur le zinc. Il lui assénait en cadence une série de petits coups de poings rageurs. C'est à son propre visage, qui apparaissait face à lui, en reflet à peine déformé sur le comptoir humide, qu'il s'en prenait. Il déclarait ne plus se supporter. «J'ai commencé à me prendre en grippe il y a deux ou trois ans et ça finira mal», ajoutait-il en demandant au barman de lui tordre, vite fait, son éponge sur la gueule, afin de ne plus se voir qu'à travers un rideau de fines gouttelettes..."



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Jacques Josse avait publié précédemment "Au célibataire, retour des champs", aux éditions "Le phare du cousseix", petite structure éditoriale, mais exigeante et de qualité. Cet auteur, dont la poésie imprègne toute la prose, a rarement recours aux formes poétiques proprement dites qui impliquent une distribution particulière des mots sur la page. Ce livre est d'autant plus singulier. L'influence de la prose s'y fait sentir, mais en une écriture encore plus resserrée, dépouillée, qui cherche à dire au plus juste quelques moments dispersés sur le temps de toute une existence. Ce serait, sans les oripeaux et la gloriole, l'épopée d'un homme ordinaire, la chanson de geste d'un de ces anonymes à la vie dure, solitaire, qui hantent encore nos campagnes, quelque part dans les Côtes d'Armor ou dans le Finistère. Mieux que tout commentaire, en voici un extrait :

"le même, soixante ans,
lit froid, vie rêche,
lance, remorque pleine,
son tracteur dans les ornières.
Fonce vers les silos.
Écrase herbes folles,
fougères, digitales.
Demande au cheval mort
qui tire depuis toujours dans sa mémoire la même
       charrue aux socs  usés
de continuer à lui labourer le crâne
pour y semer ces idées noires
que les corbeaux déterreront dès l'aube."

......



                                        Alain Roussel




- "Chapelle ardente a été publié par les éditions "le Réalgar" (prix : 8 €)

http://lerealgar-editions.fr/



- "Au célibataire, retour des champs", par les éditions "le phare du cousseix" (prix : 7 €)

www.lephareducousseix.com